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Extrait de l'interview de Pierre Carles réalisée pour le nº-16 (La Télévision) voir la couverture de ce numéro Pierre Carles connaît parfaitement l'univers de la télévision. Certains se souviennent de ses effronteries avant qu'il ne soit éjecté du petit écran. C'est dans la réalisation de films documentaires qu'il s'épanouit en travaillant à son rythme et en refusant les compromis.Outre un fameux diptyque sur les mécanismes de censure à la télé : Pas vu Pas pris et Enfin pris ? il est l'auteur d'un portrait de Pierre Bourdieu La sociologie est un sport de combat et retourne sans cesse sur le terrain de l'investigation. S'il dit tout haut ce qu'on pense tout bas, Pierre Carles n'est pas que le fameux « trublion du PAF » qu'on veut trop souvent nous présenter... Quand on voit Pas vu Pas pris et Enfin pris ? on se demande s'il ne faut pas se méfier de la télévision... Même si ces deux films se déroulent dans l'univers de la télé, j'ai essayé de faire en sorte qu'ils dépassent le cadre du petit écran. En tant que réalisateur, mon intention était de raconter une histoire universelle, l'histoire des gens de pouvoir, prêts à tout ou presque pour conserver leurs statuts. Dans Pas vu Pas pris, on découvre des journalistes vedettes qui pratiquent une forme d'hypocrisie et de double langage, mais cela n'est pas spécifique à ce milieu. De la même manière, dans Enfin pris ? il est question de trahison et l'on se demande quand est-ce qu'on abandonne ses idéaux de jeunesse pour devenir conformiste. Comment se sont manifestées les entraves à la diffusion de vos films ? Les deux films que j'ai réalisé sur la télévision sont interdits de programmation à la télé française, alors qu'en Belgique Pas vu Pas pris est passé à une heure de grande audience. C'est sans doute parce que la télé française considère que ce qui se passe dans son milieu est trop violent et donc pas très avouable. D'un autre côté, c'est une chance car les recettes que ce film a généré en salles m'a permis de produire un film plus difficile (La sociologie est un sport de combat ndlr) et de poursuivre mes projets. Personne ne vous a invité à parler de votre travail ? Aucun mis à part Daniel Mermet dans Là-bas si j'y suis, sur France Inter. C'est la seule émission où j'ai été invité dans de bonnes conditions. Lorsque vous attaquez Arrêt sur images, vous critiquez une émission qui n'est pas ce qu'il y a de pire à la télé, vous ne trouvez pas que la trahison est un peu dure ? Non pas du tout. S'il y a une émission qui ne devrait pas faire le même boulot que les autres, c'est bien celle-là. Pourtant, ce qui apparaît dans le film c'est que lorsqu'un « puissant » comme Jean-Marie Messier est reçu dans cette émission, les animateurs se comportent de manière révérente, ce n'est pas le cas lorsqu'ils reçoivent des personnes moins riches ou moins puissantes. Cette différence de comportement du journaliste selon le statut de son invité est évidente. Le problème d'Arrêt sur images, c'est que non seulement elle ne dénonce pas ce phénomène mais en plus elle le reproduit ! Elle est donc doublement responsable. Même si elle propose une certaine critique de la télé, cela reste très superficiel et anecdotique. Les débats sont donc faussés ? Dans le dispositif des débats d'idées à la télé, on donne le même temps de paroles aux opposants sans tenir compte du fait que certains vont défendre des idées reçues et d'autres des opinions marginales et minoritaires. Ne pas tenir compte de ce déséquilibre en donnant l'avantage à ceux qui sont omniprésents, c'est inégalitaire. Pour laisser une chance à certains analystes de s'exprimer, il faut écarter ceux qui ont toujours la parole, mais la télé ne le fait jamais ! Comment expliquez vous cela ? Lorsqu'on est journaliste vedette à la télé, on a du pouvoir, de très hauts salaires et une somme de gratifications liées à ce statut. Si l'on ne veut pas se faire virer et perdre tout cela, on a intérêt à être docile et à faire des concessions. Avez-vous entendu parler de la réaction de D. Schneidermann ou de certains journalistes face à vos films ? Non, mis à part une réaction de Schneidermann sur le site Internet de son émission mais cela m'importe peu. Il y a un moment où les gens deviennent des personnages de fiction pour moi, ce qu'ils sont devenus ne m'intéresse plus, ils incarnent une histoire qui les dépasse. N'avez-vous pas l'impression de prêcher des convertis en attirant vers vos films un public convaincu des manipulations de la télé ? C'est sûrement le cas avec des gens qui ont l'impression de militer en allant voir certains films pour se donner bonne conscience. Néanmoins, je pense que dans Enfin pris, on est quand même être dérouté lorsqu'on découvre la vrai visage de Schneidermann qui est considéré comme une référence à la télévision. Dans Pas vu Pas pris, c'est au tour de Karl Zéro de se dévoiler alors qu'il était considéré à l'époque comme différent des autres présentateurs. Karl Zéro a d'ailleurs refusé de vous donner accès à son émission dans les conditions que vous souhaitiez. Que pensez vous de son attitude alors qu'il donne l'image d'un journaliste qui se veut différent ? Le problème de ces gens, c'est justement leur image. Croyez vous que Karl Zéro soit vraiment subversif ? J'en doute... Dans Pas vu Pas pris, on me voit discuter avec lui des modalités de notre collaboration, il me demande de faire des concessions et je réponds que si on commence à en faire, cela n'a plus d'intérêt. Est-il encore possible de travailler à la télévision tout en gardant une indépendance de travail et de créativité ? C'est difficile car il faut faire preuve de ruses en permanence, il y a peu d'endroits où l'on peut encore user d'astuces. Je l'ai fait en créant de petites niches où l'on m'a d'ailleurs rapidement repéré et éjecté. Pour être un journaliste vraiment indépendant, ne faut-il pas changer de médium, devenir sociologue ou artiste ? Je ne crois pas. Il existe des gens qui font un véritable travail de presse comme François Ruffin, auteur du livre Les Petits Soldats du journalisme. En prenant son temps, il est heureusement encore possible de faire de vraies enquêtes, de révéler des liens de causes à effet. La télé sous sa forme actuelle et sa recherche de sensationnalisme, n'est-elle pas en train de sceller sa propre fin ? Ce qui est sûr c'est qu'elle ne joue pas un rôle de révélateur et qu'elle ne donne pas accès aux connaissances. La télé dans sa forme commerciale ultra développée est là pour nous vendre un modèle de consommation, pour nous expliquer que la société dans laquelle on vit est la moins mauvaise possible et qu'on a pas intérêt à en changer.
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