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Interview paru dans le n°-18 (La Musique) voir la couverture de ce numéro Tryo, c'est un véritable conte de fée de scène française. Des textes intelligents et impliqués mis en harmonie par quatre rêveurs engagés, Daniel, Guizmo, Manu et Mali. Ils ont, dès leurs premiers pas, rallié un public très large sans vendre leur âme au diable. Un million d'albums vendu depuis la création du groupe sans matraquage télé, juste par la qualité de leurs compositions, quelque part entre Bob Marley et Georges Brassens, et par leur incroyable présence scénique. Œkoumène a pu rencontrer Mali, qui s'étonne encore de cette trajectoire hors du commun et qui compte bien mettre à profit cette popularité pour faire avancer les idées qui cimentent ce Tryo à quatre. Oekoumène : La musique, c'est un amour de toujours ou un concours de circonstances ?Mali : Les deux ! Moi, j'étais pianiste à la base, je savais que je vivrais du spectacle. Mais avant Tryo, ça aurait pu être dans la mise en scène, dans le théâtre, dans la musique ou tout autre forme d'expression artistique. La formation du groupe est avant tout la rencontre de personnalités différentes devenues amies et qui se sont trouvées dans la musique. Peux-tu nous rappeler comment Tryo s'est formé ? Guizmo, Manu et moi nous sommes rencontrés à la MJC de Fresnes : comme quoi ça sert à quelque chose, merci Malraux ! J'écrivais à l'époque des comédies musicales (c'était pas encore la mode !) et le courant est vraiment bien passé avec les deux autres. On est très rapidement devenus amis et on s'est très vite rendu compte, en chantant sans prétention accompagnés d'une guitare, que nos voix s'accordaient parfaitement. Daniel, à la percu, nous a rejoint très vite. On a alors écrit quelques chansons, on a enregistré dans la foulée une cassette six titres et on est parti sur la route sans trop savoir où on allait, juste pour jouer là où s'était possible. C'était l'été, on a fait ce qu'on a appelé par dérision « l'Atlantique Tour ». On a joué partout ou s'était possible, pour rien la plupart du temps, pour des cachets de 200 balles pour le groupe ou bien pour un repas. Sur la période, on a quand même écoulé 1500 cassettes. C'est déjà beaucoup pour un groupe inconnu non ? Oui, c'est pas mal du tout. Du coup, en rentrant, on a décidé d'emprunter du fric à un pote pour faire notre premier CD. Complètement artisanal ! On s'était fixé comme objectif d'en écouler 3000. Mais sans aucune pression hein ! En quatre mois, on en avait vendu 15 000 rien que par nous-même, à la sortie de nos concerts... On avait plus de sous pour en presser d'autres et c'est à ce moment-là que les maisons de disques sont venues nous voir. Comment vous avez géré tout ça ? C'était compliqué. On a beaucoup hésité car on savait bien que le business de la musique est impitoyable. Mais on a trouvé notre équilibre. Nous continuons à nous auto produire et notre label Yelen (qui dépend de Sony, ndlr), nous distribue et s'occupe de nous promouvoir. Vous avez changé de statut en signant dans une maison de disque. Celle-ci a-t-elle essayer de vous imposer des choses ? Notre hantise à ce moment-là, c'était de devenir le tube de l'été. Sony voulait faire du matraquage pub à la télé mais nous avons refusé. Ceci dit, soyons clairs : on ne travaille contre mais bien avec notre maison de disques. Ils nous ont écouté et on a pu privilégier la scène. Ca n'a pas trop mal marché d'ailleurs, puisque nous avons vendu 600 000 exemplaires de notre premier album. On voulait que notre musique soit populaire, pas être célèbres. On est complètement en accord avec notre label, il n'y a vraiment pas d'ingérence dans notre travail. On a pris goût à la liberté. Artistiquement, on choisit les gens avec qui on travaille et on décide de tout. Il y a peu de chances de vous voir à la télévision alors ? C'est un grand débat entre nous : y aller ou pas ? Dans l'ensemble, on est plutôt contre. Il y a vraiment un nivellement par le bas : tout le monde est au même niveau, le groupe engagé ou la star du porno. Alors question message... Il nous arrive de faire quelques émissions, mais on les choisit avec soin. Pas question d'aller chez Drucker ou Sébastien. Cette célébrité rapide a-t-elle créée des problèmes entre vous ? Franchement, il y avait plus de problèmes d'ego avant que l'on soit connu que maintenant. On a tous les quatre des caractères très affirmés. Le fait que notre musique soit appréciée par tant de monde nous a rassuré je pense. On a plus besoin de prouver qui l'on est. Vous êtes depuis toujours un « groupe de terrain », qui a beaucoup tourné et s'est fait connaître par ce biais. C'est ce que vous préférez dans la musique ? Sur scène, tu vis des choses incroyables. La première fois qu'on a joué à Lille, au premier morceau, toute la salle a repris et connaissait les paroles par cœur. C'était tellement émouvant qu'on s'est arrêté de chanter : on en revenait pas. C'est vraiment une histoire d'amour qu'on vit avec notre public qui est, c'est une de nos grandes fiertés, de tous âges. On y voit des gosses comme des personnes de 70 ans ! La musique était-elle pour vous un support militant dès le départ ou l'est-elle devenue avec le temps ? Dès le début, on s'est servi de notre musique pour exprimer nos idées. Guizmo est un militant né, un ultra, et il a tout de suite fait des textes engagés. Ceci dit, on ne fait pas que ca. Il y a aussi un certain nombre de nos morceaux qui parlent de sentiments, des rapports humains sans connotation politique. On est pas la samaritaine des idées hein ! Mais on est impliqué dans notre monde et on a un rôle à y jouer, comme tout le monde. Il y a des combats qu'on veut faire connaître. On se sent proche du mouvement altermondialiste qui propose une autre vision du monde. Attac, on en parle à chaque concert car on pense que c'est vers cela qu'il faut tendre. L'Association Survie qui dénonce le détournement de l'aide publique française en Afrique, dont on va devenir parrain avec d'autres, m'a inspiré « Pompafric ». Et même le titre de notre dernier album « Grain de sable » est un clin au bulletin d'information d'Attac qui porte ce nom. Penses-tu que le mouvement associatif a un réel poids sur les décisions politiques ? Déjà, sans associations, il n'y aurait pas de culture en France. Donc il y a un poids, c'est sûr : dès qu'il y a action, cela pèse et change les choses. Maintenant, c'est sûr que le mouvement associatif n'intéresse pas les politiques, à part quand cela génère de l'argent. Ceci dit, l'histoire, c'est nous tous qui la faisons. Mai 68, c'est pas si loin et le mouvement social actuel, personne ne peut dire jusqu'ou il va aller. Justement, que penses-tu du changement de réglementation concernant l'intermittence du spectacle ? Cela va-t-il tuer le métier comme beaucoup le pense ? Cette nouvelle loi est directement issue du Medef. On demande à la culture d'être rentable de suite alors que l'art et la création demandent du temps. Tous les abus, on les connaît, mais cette loi n'y touche pas. On s'attaque aux précaires et pas du tout aux acteurs connus, qui abusent du système, ou encore aux producteurs télévisuels. Ca a été la tâche noire de notre tournée cet été. Fallait-il jouer ou pas ? Tous les gens qui travaillaient avec nous ont voté (la plupart étant intermittents), et nous avons décidé d'interrompre chaque concert durant dix minutes afin d'expliquer le risque que représente cette loi. Les compagnies qui galèrent vont mourir et c'est l'arrêt planifié de toute politique culturelle en France. Les gens qui rament vont être contraints de faire autre chose : l'écrémage va être terrible. Les moyens d'actions mis en œuvre par la profession te semblent-ils les bons ? Quand il s'agit d'annuler le Festival d'Avignon ou les Francofolies, pas de problème, on est en plein dans le mille car ces manifestations génèrent beaucoup de revenus et rayonnent bien au-delà du simple milieu artistique. L'interruption de Star Academy en octobre, c'était vraiment bien joué. Moi je dis chapeau : c'est dans ce genre de production que les abus sont faits et auxquelles il faut s'attaquer. Maintenant, il y a plein de festivals « artisanaux » ou les mecs remuent ciel et terre pour les organiser et où une annulation signifie la mort. Là, il vaut mieux en profiter pour expliquer au public ce qui les attends si la loi est appliquée. Question high-tech pour finir : le piratage de la musique par Internet, tu penses que c'est une bonne ou une mauvaise chose ? On ne peut pas parler de ce sujet sans évoquer d'abord le prix de la musique. Tant qu'un CD vaudra entre 18 et 20 euros, on ne pourra rien faire contre. Cela fait des années que des gens se battent pour faire baisser la TVA sur les produits culturels, et cela n'a toujours pas abouti. La culture doit être accessible pour tous. Alors, si le prix des disques reste prohibitif, que t'as quinze ans et pas de thunes, je comprends que t'ailles chercher la musique que tu peux pas t'acheter sur Internet. Ca m'arrive de signer des CD gravés de Tryo à la fin des concerts ! Maintenant, il faut avoir à l'esprit que c'est souvent les jeunes groupes qui en pâtissent. Alors il ne faut pas abuser et savoir ce que l'on fait. Maintenant, je ne m'inquiète pas pour les majors. Fais leur confiance, elles trouveront bien quelque chose pour empêcher que trop d'argent s'évanouisse dans la nature.
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