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Texte paru dans le n°-13 (Le Jeu) voir la couverture de ce numéro Le Kula : jeu social, enjeu politique La notion de jeu a « plus d'un tour dans son sac », car on ne joue pas seulement à amuser ses sens : l'enjeu est autrement plus conséquent. Cela peut-être le cas par exemple, si l'on prend un exemple proche de nous, de nos jeux occidentaux contemporains, comme le jeu de cartes qui permet de mesurer sa stratégie face à celle de l'autre. Stratégie qui dépasse souvent l'environnement du joueur en le taxant d'une plus ou moins forte capacité d'habilité hors-cadre du jeu. Ainsi, le banal jeu se transforme en performance sociale. Mais c'est surtout dans les sociétés plus éloignées de type « tribales » que ce constat rencontre le plus d'écho. En effet, dans ces sociétés, certains rituels d'échanges, ou jeu social ont une importance déterminante dans le fonctionnement même du groupe. Nous allons voir ici le cas de ce que l'on nomme le système du potlatch et à travers lui un cas concret : le système du Kula. Tout d'abord, le potlatch, que signifie ce terme ? D'origine Chinook, il représente le don, donner. Cela désigne une forme particulière de don que pratiquent avec des variantes toutes les sociétés autochtones de la côte Nord-ouest de l'Amérique. Des sociétés telles que les Haida ou les Kwakiutl par exemple. Ce système consiste en une pratique ritualisée et cérémonielle de don qui ne vise pas à donner pour donner mais à donner pour dominer ou recevoir en retour. Ce n'est donc pas un don de générosité, mais un don de réciprocité, qui comporte un aspect de défi. Il enclenche ou perpétue la dialectique du don et du contre don. Ce système, il est bon de le souligner à ce niveau de l'explication, fut étudié par Marcel Mauss dans « L'essai sur le don », publié en 1923/1924. Il fait référence à de nombreux travaux de terrains et notamment le terrain de Malinowski, lors de son étude de la Kula (système que nous verrons plus loin).Les sociétés où sont en vigueur le Potlatch sont dépourvues de pouvoir centralisé d'où une configuration mouvante des rangs et de la hiérarchie. Ainsi, ces sociétés conjuguent atomisation sociale et obsession du rang pour déployer une logique de compétition mettant aux prises, dans un jeu incessant, les chefs de lignages luttant pour le prestige. Le Potlatch est en principe exécuté à l'occasion d'une fête : funérailles, intronisation d'un héritier, reprise d'un nom totémique, mariage, achèvement d'une habitation ; toute occasion par laquelle un chef veut s'honorer lui-même ou humilier un rival. Une profusion de nourriture et d'objets manufacturés sont mis en jeu comme des canots, des couvertures, des miroirs, des armes à feu... Ainsi, un homme éminent met un rival au défi d'être aussi généreux que lui et de rendre une quantité de richesses non seulement équivalente mais supérieure à celle qu'il lui offre. Nous avons donc affaire ici à une forme de réciprocité. L'échange de biens matériels est ici créateur ou reproducteur de rapports sociaux. Et c'est sur ce point qu'il faut s'attarder, car dans ce système de Potlatch, ce qui apparaît comme simple jeu d'échange est en fait un enjeu social, économique et politique fort. Il est constitutif du bon fonctionnement général. Le Potlatch est le moyen par lequel un individu acquiert et maintient une influence politique et une position sociale au sein d'un système hiérarchique à rangs. La pratique du Potlatch (il n'est pas inutile de le préciser) fut interdite par le gouvernement Canadien en 1884, symbole passé de la résistance indienne. Voyons maintenant un cas concret de don/contre-don : le Kula. Le Kula est pratiqué dans les sociétés du Nord-Est de la Papouasie Nouvelle-Guinée. « La Kula, écrit Mauss, est une sorte de grand Potlatch. Un système de commerce intertribal et intra-tribal. » Comme nous l'avons souligné plus haut, ce terrain fut étudié par Malinowski, qui découvrit ce phénomène lors de son séjour aux îles Trobriands entre 1914 et 1918. Voir l'étude dans « Les argonautes du Pacifique occidental », publié en 1922. En voici un extrait, qui reflète bien la réalité du système Kula : « Le Kula est une forme d'échange intertribal de grande envergure ; elle s'effectue entre des archipels dont la disposition en un large cercle constitue un circuit fermé. (...) Empruntant cet itinéraire, deux sortes d'articles, et ces deux sortes seulement, circulent sans cesse dans des directions opposées. Le premier article, de longs colliers de coquillages rouges, appelés Soulava, fait le trajet dans le sens des aiguilles d'une montre. Le second, des bracelets de coquillages blancs dénommés Mwali, va dans la direction contraire. Chacun d'eux, suivant ainsi sa voie propre dans le circuit fermé, rencontre l'autre sur sa route et s'échange constamment avec lui. » L'originalité du jeu, c'est qu'un bracelet ne peut s'échanger contre un bracelet, ni un collier contre un collier. Nous pouvons préciser, de plus, que les objets ont un sexe, les bracelets étant de sexe féminin, les colliers de sexe masculin. Tout le mouvement Kula se présente comme la recherche par un objet sexué, d'un partenaire de sexe opposé. Et leur rencontre est représentée dans l'imaginaire des Trobriandais, comme l'équivalent d'un mariage. « Tous les mouvements de ces articles Kula, les détails des transactions, sont fixés et réglés par un ensemble de conventions et de principes traditionnels, et certaines phases du Kula s'accompagnent de cérémonies rituelles et publiques très compliquées. » Chaque article ne reste pas longtemps en la possession d'un individu, qui doit le remettre dans le circuit. Ainsi, un objet met de deux ans à dix ans pour effectuer un périple complet. C'est l'échange qui donne vie à l'objet, le système repose sur le principe de possession (temporaire) et non de propriété (permanente). Les articles acquièrent de la valeur par leur circulation et ils confèrent du prestige à ceux qui les détiennent ; ainsi, valeur de l'objet et prestige de l'individu s'alimente réciproquement. Ce système vise à délimiter des statuts sociaux : une hiérarchie prend pied sur cet échange de biens de prestige. La stabilité des relations d'échanges entre groupes locaux de l'aptitude des partenaires à honorer leurs obligations mutuelles. En cas de défaillance, la flexibilité da système rend possible le choix d'une autre série de partenaires. Au-delà des rapports traditionnellement hostiles existants entre les diverses communautés autonomes, la solidarité rituelle garantit ainsi le fonctionnement, dans l'alternance, de réseaux d'alliances politiques en même temps qu'elle favorise le jeu des influences interculturelles. Mauss parlera de « phénomène social total » en cela qu'il touche des aspects principaux de la société. Les systèmes que nous venons de présenter sont représentatifs d'un certain type de société tribale, où les alliances sont constitutives du fonctionnement même de la société. Le jeu d'alliance à travers le jeu d'échanges de certains objets représente l'aspect le plus cérémoniel de ce système. Il fut présenté ici d'une manière très résumée, alors que le système est on ne peut plus complexe car en effet, il centralise les jeux de pouvoir et l'enjeu politique.
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